Archive for the ‘Alchimie’ Category

Auguste Verneuil, et la synthèse du rubis

C’est sans doute parce qu’il était fils d’horloger que le chimiste Auguste Verneuil, né à Dunkerque en 1856, s’est penché dès l’obtention de son doctorat sur la synthèse du rubis. Les fabricants de mécanismes de montres sont, en effet, de grands consommateurs de cette gemme. Elle permet, en raison de sa grande dureté (9 sur l’échelle de Mohs), de sa haute résistance à l’usure et de son faible coefficient de frottement, de fabriquer des paliers pour les pivots de montre. Longtemps, le nombre de rubis employés, gravé dans le boîtier des montres, a contribué à leur prix. Il semble que ce soit cette application industrielle qui ait été d’abord le but des recherches de Verneuil.

Dès 1891, Verneuil réussit la synthèse de l’alumine anhydre cristallisé (Al203), c’est-à-dire du corindon (le rubis étant un corindon rouge, le saphir un corindon bleu). Il dépose aussitôt ses travaux sous scellés à l’Académie des Sciences et perfectionne son procédé. L’adjonction de sels métalliques (chrome pour le rouge, fer et titane pour le bleu) lui permet assez rapidement de synthétiser les rubis, et les saphirs.

Cette invention n’est rendue publique qu’en 1902, et les premiers rubis synthétiques sont commercialisés en 1904.

 

Les différentes étapes du procédé Verneuil, de la cristallisation à la taille

Les différentes étapes du procédé Verneuil, de la cristallisation à la taille

 Le procédé Verneuil consiste à chauffer à très haute température (2700°) de la poudre d’alumine sous la flamme d’un chalumeau oxhydrique, la poudre étant introduite par la buse amenant l’oxygène. L’alumine liquide au cœur de la flamme tombe en goutte sur un rubis dit « d’amorce », qui provoque la cristallisation du liquide. L’alumine anhydre cristallise en stalagmite, que l’on appelle « bouteille » ou « carotte ». Initialement, on distinguait les strates de croissance du cristal, qui permettait parfois d’identifier un rubis de synthèse. Aujourd’hui, les cristaux obtenus sont chauffés pour faire disparaître ces petits défauts de croissance.

Il est probable que les onze ans qui séparent la synthèse du rubis de son exploitation industrielle tiennent d’une part aux recherches de Verneuil pour améliorer le procédé et le rendre exploitable, d’autre part aux travaux du chimiste autrichien Bayer sur l’extraction industrielle de l’alumine contenue dans la bauxite (1892). Cette invention est mise en œuvre en France, à Gardanne, avec l’aide de Bayer dès 1892-1893, mais le démarrage de l’extraction est difficile. A la mort de Bayer en 1904, les exploitants cessent de verser les royalties du procédé, l’alumine devient plus aisément exploitable…

 

 

une bouteille de rubis synthétique et pierres taillées

une "bouteille" de rubis synthétique et pierres taillées

Dès 1907, la production de rubis Verneuil atteint 5 millions de carats. Cette même année 1907 sont commercialisés les saphirs Verneuil. Ces pierres feront les très riches heures de la lourde joaillerie des années 1940, pour satisfaire le goût des crémiers enrichis par le marché noir, les « BOFs », pour « beurre-œufs-fromage ».

Rappelons qu’aucun appareil de gemmologie traditionnel ne sait faire la différence entre un rubis de synthèse Verneuil et un rubis naturel.

 

 

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Strass : faux et usage de faux sous Louis XV

 

Depuis l’Antiquité, le verre est utilisé en en joaillerie, soit en tant que tel, soit en imitation des pierres précieuses. Les alchimistes, qui maîtrisent alors la fabrication du verre, ont cherché, avec succès, à perfectionner les imitations Il est fréquent de trouver des reliquaires des XIIe ou XIIIe siècle ornés de cabochons faux de verre coloré ou, pour partie vrais et pour partie faux. Dans « De la propriété des choses » (1240), Barthélémy l’Anglais note déjà : « Aulcunes foys, les  faulses pierres sont si semblables aux vraies que ceulx qui myeulx si cognoissent y sont bien souvent deceulz. », ce qui amène à cette époque le Roi de France à faire défense de fabriquer et de travailler les « pierres de vouarre, vouarre vers, esmeraudes de vouarre, rubis de vouarre, etc. »

 

Ce qui n’empêche pas bien entendu le commerce de l’imitation de prospérer, qu’il soit honnête (vente explicite de pierres de verre), ou malhonnête.  

 

Parmi les principaux fabriquants de faux bijoux, un joaillier alsacien acquiert, au XVIIIe siècle, une immense renommée. Georges Frédéric Strass est un strasbourgeois, né à Wolfisheim en 1701, qui travaille très tôt à la création de pierres d’imitation. Il obtient d’excellents résultats en perfectionnant le « cristal », ce verre au plomb conçu au XVIIe siècle en Angleterre. Il en augmente fortement la teneur en plomb, ajoutant également du bismuth et probablement de thallium (à l’époque considéré comme déchets du plomb), augmentant à plus de 50% de la proportion de métal. Le cristal résultant de ces opérations est plus dur que le verre, se taille précisément et possède d’excellentes qualités de réfraction de la lumière. Strass en travaille la couleur par adjonction de sels métalliques, l’éclat en insérant dans la culasse une feuille de métal, d’argent ou de couleur. Ce dernier procédé se faisait couramment d’ailleurs pour les pierres précieuses de faible éclat. Les pierres de Strass sont alors, pour ses contemporains, si semblables, d’apparence, aux pierres précieuses, qu’elles reçoivent l’appellation « simili », ou plus couramment « pierres du Rhin », en raison de leur provenance alsacienne. Ce n’est qu’en 1746 que l’on commence à désigner ces fausses pierres du nom de leur inventeur, le strass. Dès 1730, Georges Strass crée son propre atelier. Sa renommée est telle qu’il est élevé en 1734 Joaillier du Roi, et ses créations sont portées à la Cour. Les joailliers parisiens mêlent alors habilement, et sans état d’âme, dans des compositions baroques de vraies pierres précieuses et des pierres de Strass. Madame de Genlis note avec nostalgie à ce sujet : « Le luxe (…) prit un caractère imposteur et extravagant qui parut être à la portée de tout le monde, qui confondit tous les états, qui ne laissa rien de durable et qui, par le caprice de son inconstance, ruina toutes les familles. »

Georges Frédéric Strass, génial inventeur et brillant joaillier,  meurt le 22 décembre 1773, à la tête d’une fortune considérable. Sa postérité est plus glorieuse encore sans doute, car les cristaux imitant les pierres précieuses sont toujours appelés « strass » en français, et « rhinestone » (pierre du Rhin) en anglais.

© Aymeric Peniguet de Stoutz - 2008

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Pierres d’imitation et pierres de synthèse

Dès l’antiquité gréco-égyptienne, les travaux des alchimistes, considérés comme « l’art de reproduire à meilleur compte l’or, l’argent, les pierres précieuses et la pourpre »  [i], poursuivent deux voies tout à fait distinctes. Les teintures et techniques de manipulation visent à transformer la matière vile soit de manière à la transmuter en matière noble (pour l’or, on parle d’ « aurifaction »), soit de manière à imiter la matière noble (« aurifiction »).

« On trouve là à l’origine un dualisme entre une substance naturelle, a priori admirable, et un produit chimique, un produit de l’art, un daidalon, pour utiliser l’un des mots grecs appropriés, c’est-à-dire un artifice (…) Dès ses origines, la chimie est donc objet de suspicion. C’est une méthode de contrefaçon, un ensemble de procédés plus ou moins honnêtes (…) Il va sans dire que cette atmosphère louche (…) continue à hanter les esprits, prévenus à l’encontre de cette science par ses antécédents alchimiques. La distinction entre produit chimique et substance naturelle continue d’exercer ses ravages. »[ii]

 Ce constat de Pierre Laszlo dans « Qu’est-ce que l’Alchimie ? » est un point fondamental, qui explique le discrédit qui frappe trop souvent les pierres de synthèses, confondues avec les pierres d’imitation,. Il convient de préciser ce distingo. La pierre d’imitation, courante depuis l’antiquité, est en général en verre ou dans un dérivé, voire même, depuis le XXe siècle, en plastique. Elle est en général sans grande valeur. La pierre de synthèse une pierre précieuse récrée par l’homme en laboratoire, technique maîtrisée depuis la fin du XIXe siècle. «  Les gemmes de synthèse (…) possèdent la même composition chimique que les gemmes naturelles, et des propriété physiques et optiques quasi-identiques. Bien que conçues  en laboratoire, elles peuvent dans certains cas atteindre un prix supérieur à celui de leurs homologues naturelles. » (Carles Codina, L’Orfèvrerie). Contrairement à un “strass” rouge, qui est une pierre d’imitation en cristal, un rubis de synthèse “verneuil” est véritablement un rubis, de même composition qu’un rubis naturel, mais réalisé par l’homme. Aucun appareil de gemmologie classique ne sait distinguer le rubis naturel du rubis de synthèse. Seul l’oeil du spécialiste, en fonction des inclusions et de leur nature, mais aussi des couleurs de la pierre, peut alors faire la différence…

C’est donc à Georges-Frédéric Strass et à Auguste Verneuil que seront consacrés nos deux prochains posts…

© Aymeric Peniguet de Stoutz - 2008

 


[i] A.-J. Festugière « La révélation d’Hermès Trismégiste»

[ii] Pierre Laszlo, « Qu’est ce que l’alchimie ?».

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La risée du peuple

Nous véhiculons volontiers une image caricaturale de l’Alchimiste, vieillard cacochyme et pogonophore, perdu au milieu de ses grimoires, entre ses cornues et de ses alambics : le savant fou, père de Tryphon Tournesol et de Pacome de Champignac. On peut croire que le XIXe siècle romantique, qui a tant réinventé l’histoire et notamment celle de l’ésotérisme en pratiquant une “archéologie sentimentale”, est à l’origine de ce stéréotype.

Le Cabinet dun alchimiste par E. Isabey (1841) détail

Le Cabinet d'un alchimiste par E. Isabey (1841) détail

Eugène Isabey (1804-1886), fils de Jean-Baptiste, a présenté (à ma connaissance) au moins deux scènes de genre dans ce goût . Nous reproduisons ici un détail du Cabinet d’un alchimiste (1841). Nous sommes à l’époque à laquelle Balzac écrit La Confidence des Ruggieri (1836) et où la légende va bon train sur la Reine Noire.

Le désordre du laboratoire est le trait le plus frappant de cet ensemble, avec l’étonnante verrerie caractéristique de la “voie humide”. Studieux, sans doute, l’alchimiste est-il intrinséquement désordonné ? Ce trait mis en scène par Isabey se retrouve beaucoup dans l’iconographie du XIXe siècle… et même avant. Le Hollandais Gérard ter Borch (1608-1681) propose le même décor de désordre, quoique davantage dans le goût des “vanités”, à sa Consultation - encore qu’il ne s’agisse pas avec certitude d’un alchimiste. Même capharnaüm pour Thomas Wyck (1616-1677) avec son Alchimiste dans son laboratoire, encore que l’homme soit dans la force de l’âge. Seuls, en l’état actuel de nos recherches, l’étonnant Alchimiste se coupant les ongles de Salomon Koninck (1609-1656) sur lequel je l’espère nous reviendrons, ou l’Alchimiste de David Teniers le Jeune (1610-1690) nous présentent des vieillards respectables, plus pénétrés d’un docte mystère qu’animés de loufouquerie. La pièce est en ordre, ou du moins en un ordre vivant et habité.

Sans doute, avec sa part d’inaccessibilité au vulgaire, l’alchimiste a-t-il inspiré des mythes artistiques qui, dès la Renaissance, ont figé sa caricature pour l’éternité. Lisons, vers 1530, Sur l’incertitude et la vanité des sciences et des arts de Cornélius Agrippa :

“Ayant englouti beaucoup de temps et d’argent, ils se retrouvent vieux, chargés d’ans, déguenillés, affamés, sentant toujours le soufre, couverts d’une suie noire acquise au milieu des charbons, rendus paralytiques par le maniement constant du mercure, riches seulement d’un écoulement de nez, et pour le reste si misérables que, pour trois sous, il vendent leur âme. Ils expérimentent en eux-mêmes la métamorphose qu’ils s’efforçaient de susciter dans les métaux, transformés d’alchimiques en cacochymes, de médecins en mendiants, de savonniers en taverniers : la risée du peuple.”

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Tout est dans le titre

Le Char triomphal de l’Escarboucle, qu’es aco ? Une double référence, à un écrit hermétique du XVe siècle d’une part, “Le Char triomphal de l’antimoine” attribué à un pseudo-Basile Valentin, et d’autre part à une pierre précieuse mythique, l’Escarboucle. Elle est, selon les textes et les auteurs, un oeil au front de la Vouivre, ou un joyau dont elle assure la protection dans les marais. On la décrit habituellement comme rouge - “escarboucle” vient du latin “carbunculus”, le charbon ardent - mais rien n’est moins sûr. Pour le dictionnaire de l’Académie française, l’escarboucle désigne “toute pierre précieuse brillant d’un vif éclat, en particulier d’un éclat rouge”. Donc en général les rubis et les grenats rouges, mais pas seulement. Au centre des Armes de Navarre, l’escarboucle est alternativement rouge… ou verte, couleur sacrée des alchimistes. L’escarboucle serait-elle l’Alexandrite ?

Il sera donc question dans ce blog de pierres précieuses, d’histoire de la joaillerie et des arts lapidaires, de symbolique, d’héraldique, de phaléristique, mais aussi d’hermétisme et d’alchimie… C’est, après tout, aux alchimistes que nous devons, avec la Chartreuse, les premières imitations de pierres précieuses. Cet art atteint aujourd’hui, grâce notamment à leur héritage, une stupéfiante perfection…

En deux mots, nous parlerons de rêve et d’esthétique.

Le Dragon dUccello, et un grenant rouge

Le Dragon d'Uccello, et un grenat rouge

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