Archive for décembre, 2008
Strass : faux et usage de faux sous Louis XV
Posted by: admin in Alchimie, Pierres Précieuses on décembre 27th, 2008
Depuis l’Antiquité, le verre est utilisé en en joaillerie, soit en tant que tel, soit en imitation des pierres précieuses. Les alchimistes, qui maîtrisent alors la fabrication du verre, ont cherché, avec succès, à perfectionner les imitations Il est fréquent de trouver des reliquaires des XIIe ou XIIIe siècle ornés de cabochons faux de verre coloré ou, pour partie vrais et pour partie faux. Dans « De la propriété des choses » (1240), Barthélémy l’Anglais note déjà : « Aulcunes foys, les faulses pierres sont si semblables aux vraies que ceulx qui myeulx si cognoissent y sont bien souvent deceulz. », ce qui amène à cette époque le Roi de France à faire défense de fabriquer et de travailler les « pierres de vouarre, vouarre vers, esmeraudes de vouarre, rubis de vouarre, etc. »
Ce qui n’empêche pas bien entendu le commerce de l’imitation de prospérer, qu’il soit honnête (vente explicite de pierres de verre), ou malhonnête.
Parmi les principaux fabriquants de faux bijoux, un joaillier alsacien acquiert, au XVIIIe siècle, une immense renommée. Georges Frédéric Strass est un strasbourgeois, né à Wolfisheim en 1701, qui travaille très tôt à la création de pierres d’imitation. Il obtient d’excellents résultats en perfectionnant le « cristal », ce verre au plomb conçu au XVIIe siècle en Angleterre. Il en augmente fortement la teneur en plomb, ajoutant également du bismuth et probablement de thallium (à l’époque considéré comme déchets du plomb), augmentant à plus de 50% de la proportion de métal. Le cristal résultant de ces opérations est plus dur que le verre, se taille précisément et possède d’excellentes qualités de réfraction de la lumière. Strass en travaille la couleur par adjonction de sels métalliques, l’éclat en insérant dans la culasse une feuille de métal, d’argent ou de couleur. Ce dernier procédé se faisait couramment d’ailleurs pour les pierres précieuses de faible éclat. Les pierres de Strass sont alors, pour ses contemporains, si semblables, d’apparence, aux pierres précieuses, qu’elles reçoivent l’appellation « simili », ou plus couramment « pierres du Rhin », en raison de leur provenance alsacienne. Ce n’est qu’en 1746 que l’on commence à désigner ces fausses pierres du nom de leur inventeur, le strass. Dès 1730, Georges Strass crée son propre atelier. Sa renommée est telle qu’il est élevé en 1734 Joaillier du Roi, et ses créations sont portées à la Cour. Les joailliers parisiens mêlent alors habilement, et sans état d’âme, dans des compositions baroques de vraies pierres précieuses et des pierres de Strass. Madame de Genlis note avec nostalgie à ce sujet : « Le luxe (…) prit un caractère imposteur et extravagant qui parut être à la portée de tout le monde, qui confondit tous les états, qui ne laissa rien de durable et qui, par le caprice de son inconstance, ruina toutes les familles. »
Georges Frédéric Strass, génial inventeur et brillant joaillier, meurt le 22 décembre 1773, à la tête d’une fortune considérable. Sa postérité est plus glorieuse encore sans doute, car les cristaux imitant les pierres précieuses sont toujours appelés « strass » en français, et « rhinestone » (pierre du Rhin) en anglais.
© Aymeric Peniguet de Stoutz - 2008
Pierres d’imitation et pierres de synthèse
Posted by: admin in Alchimie, Pierres Précieuses on décembre 21st, 2008
Dès l’antiquité gréco-égyptienne, les travaux des alchimistes, considérés comme « l’art de reproduire à meilleur compte l’or, l’argent, les pierres précieuses et la pourpre » [i], poursuivent deux voies tout à fait distinctes. Les teintures et techniques de manipulation visent à transformer la matière vile soit de manière à la transmuter en matière noble (pour l’or, on parle d’ « aurifaction »), soit de manière à imiter la matière noble (« aurifiction »).
« On trouve là à l’origine un dualisme entre une substance naturelle, a priori admirable, et un produit chimique, un produit de l’art, un daidalon, pour utiliser l’un des mots grecs appropriés, c’est-à-dire un artifice (…) Dès ses origines, la chimie est donc objet de suspicion. C’est une méthode de contrefaçon, un ensemble de procédés plus ou moins honnêtes (…) Il va sans dire que cette atmosphère louche (…) continue à hanter les esprits, prévenus à l’encontre de cette science par ses antécédents alchimiques. La distinction entre produit chimique et substance naturelle continue d’exercer ses ravages. »[ii]
Ce constat de Pierre Laszlo dans « Qu’est-ce que l’Alchimie ? » est un point fondamental, qui explique le discrédit qui frappe trop souvent les pierres de synthèses, confondues avec les pierres d’imitation,. Il convient de préciser ce distingo. La pierre d’imitation, courante depuis l’antiquité, est en général en verre ou dans un dérivé, voire même, depuis le XXe siècle, en plastique. Elle est en général sans grande valeur. La pierre de synthèse une pierre précieuse récrée par l’homme en laboratoire, technique maîtrisée depuis la fin du XIXe siècle. « Les gemmes de synthèse (…) possèdent la même composition chimique que les gemmes naturelles, et des propriété physiques et optiques quasi-identiques. Bien que conçues en laboratoire, elles peuvent dans certains cas atteindre un prix supérieur à celui de leurs homologues naturelles. » (Carles Codina, L’Orfèvrerie). Contrairement à un “strass” rouge, qui est une pierre d’imitation en cristal, un rubis de synthèse “verneuil” est véritablement un rubis, de même composition qu’un rubis naturel, mais réalisé par l’homme. Aucun appareil de gemmologie classique ne sait distinguer le rubis naturel du rubis de synthèse. Seul l’oeil du spécialiste, en fonction des inclusions et de leur nature, mais aussi des couleurs de la pierre, peut alors faire la différence…
C’est donc à Georges-Frédéric Strass et à Auguste Verneuil que seront consacrés nos deux prochains posts…
© Aymeric Peniguet de Stoutz - 2008
L’invention de la taille “brillant”
Posted by: admin in Pierres Précieuses on décembre 13th, 2008
Le Wittelsbach Bleu (cf. ci-dessous), attesté dans sa forme actuelle en 1664, est généralement considéré comme la première taille “brillant” de l’histoire joaillière. C’est tout d’abord que le diamant, venant d’Inde essentiellement, est une pierre anecdotique et rarissime en Europe qu’au second XIIIe siècle, où son négoce entre l’Inde et l’Italie s’organise. Le premier roi de France à posséder un diamant serait Louis IX (Saint-Louis), mort en 1270. Les lapidaires européens savent à l’époque polir les pierres de couleurs en cabochons certes irréguliers mais somptueux, grace à l’émeri. L’émeri est une roche extraite en Turquie (Smyrne) et dans les Cyclades (Naxos) utilisée depuis l’Antiquité pour ses propriétés abrasives. Comme elle est riche en poudre de corindon brun ou incolore, elle polit efficacement les corindons de couleurs que sont le rubis ou le saphir, et les pierres d’une dureté inférieure à la sienne : émeraude et quartz, par exemple.

Octaèdre de diamant naturel
Le diamant étant d’une dureté supérieure aux autres gemmes, l’émeri est sur lui sans effet. Longtemps donc, le négoce se limite aux octaèdres naturels de diamant, sortes de pyramides double, sertis tels quels, pointe vers le haut. Ce n’est qu’à la fin du XIIIe siècle que les négociants italiens de Naples, de Venise ou de Florence découvre que le diamant taille le diamant, comme le corindon polit le coridons. Bienvenuto Cellini, dans un traité d’orfèvrerie publié en 1568, en explique le secret : “Un diamant est frotté contre un autre jusqu’à ce que l’on obtienne les faces désirées. La poudre qui en est tombée est récupérée pour la finition. A cette fin, on sertit la pierre dans des coquilles en étain ou en plomb fixées à un bras en bois et posées sur un disque métallique enduit de cette poudre de diamant et d’huile“. D’abord très simples, les tailles viennent affiner les octaèdres naturels, puis créent des facettes supplémentaires en abrasant les arrêtes, ainsi qu’un sommet de l’octaèdre qui, aplani, devient une “table”. Il est aisé de comprendre comment, dès lors, on s’oriente naturellement vers une taille dite “brillant” : dès le XVIe siècle les caractéristiques sont là : la face réfléchissante du sommet ou “table”, les arretes jouxant la table devenues facettes et préfigurant la couronne, celle de la partie basse augurant le pavillon.
Parallèlement se développe d’autres techniques de tailles : rose, baguette, émeraude, briolettes… L’un des enseignements du livre le plus remarquable sur l’histoire de la taille, Diamond Cuts, de H. Tillander, est que l’évolution de la taille n’est pas linéaire, et qu’il impossible de dater précisément la taille d’une pierre, différents modes existant concomittamment. Leur usage depend de l’art du lapidaire, de la forme initiale de la pierre, de la priorité donnée à la conservation du poids initial ou au rendu final etc…
C’est néanmoins avec le Régent, taillé par Joseph Cope de 1704 à 1706, que la taille brillant trouve son prototype. La perfection des proportions de cette pierre est saisissante : Les angles, aussi bien dessus que dessous sont exactement de 45°, la symétrie des facettes est parfaite et le poli absolument sans défaut. Le Régent est aujourd’hui encore le plus gros diamant des Indes taillé de cette manière… Sur le modèle de ce “brillant baroque”, pour reprendre la typologie de Tillander, la taille brillant se précise jusqu’à nos jours. La colette devient presque invisible, et facettes se multiplient dans le pavillon et la couronne, pour atteindre en général 58 facettes y compris la table et la colette, mais peuvent atteindre 90 facettes comme pour le célèbre Tiffany.
A compter de ce principe de base, les formes se déclinent en “brillant” : rond bien sûr, mais aussi ovale, coussin, marquise ou navette, coeur, princesse…
© Aymeric Peniguet de Stoutz - 2008
Le diamant bleu des Wittelsbach, une pierre à succès
Posted by: admin in Pierres Précieuses on décembre 10th, 2008

Catalogue de la vente - ©Christie’s – Reproduit avec autorisation
Dix-huit millions sept cent mille euros : c’est la somme vertigineuse à laquelle a été adjugé le 10 décembre 2008 le diamant bleu des Wittelsbach, pierre exceptionnelle par sa couleur, qualifiée de “fancy deep grayish blue” par le Gemological Institute of America, par ses dimensions - elle pèse 35,56 carats- et par sa taille, l’un des plus beaux témoignages de la révolution qui, du XVe au XVIIIe siècle, conduit à la taille “brillant”. Le Wittelsbach bleu, avec sa large table, sa couronne brillantée et son pavillon très facetté en étoile, est considéré comme le premier diamant de taille brillant attesté avant 1664. Certes, les proportions sont loin d’atteindre l’idéal, notamment en raison de sa colette démesurément ouverte qui crée comme un abîme sombre au coeur de la pierre. Néanmoins, pour tous les amateurs d’histoire de la joaillerie, la pierre revêt une importance singulière, accrue par la perfection de sa couleur.
Christie’s, qui proposait le diamant à la vente ce 10 décembre, a remarquablement saisi l’enjeu en proposant pour le lot 212 un catalogue tiré à part qui constitue une véritable petite monographie sur le sujet. “The Wittelsbach : an historic blue diamond” est un opuscule remarquable de qualité graphique, d’intérêt historique et gemmologique. Sous la houlette de François Curiel, Président de Christie’s Europe et directeur international du département de joaillerie, la célèbre Maison de vente aux enchères remporte un succès décisif.
Il vient confirmer l’engouement pour l’histoire de la joaillerie qui, depuis une quinzaine d’années, anime enfin les collectionneurs privés mais aussi publics, et notamment le Louvre qui a développé dans ce domaine une exceptionnelle politique d’acquisition. C’est un véritable revirement.
Jusqu’à la fin du XXe siècle en effet, les bijoux sont fréquemment démontés, et les pierres retaillées sans état d’âme. Louis XVI ordonne en 1784 la retaille du quatrième Mazarin, qui passe ainsi d’une rose de 24,92 carats à un brillant de 14 carats, et Victoria fait superviser par le prince consort la retaille du Koh i Noor en 1852, perdant à jamais ce témoignage unique de l’art de la taille moghole au XVIIe siècle. Le Massimo, seul collier de diamants de la reine Marie-Antoinette conservé dans un écrin à ses armes, est dispersé pierre à pierre en 1971 par… Christie’s ! Le Wittelsbach lui-même a échappé de fort peu à une retaille en 1962 grace à la vigilance de Joseph Komkommer et de son fils Jacques, qui ont formellement identifié le joyau alors disparu et ont constitué un consortium de passionnés pour le racheter.
Le catalogue “The Wittelsbach : an historic blue diamond” fait donc date aussi, à sa manière. Il n’est plus question de jouer, comme en décembre 2007, lors de la vente du collier des Sutherland, sur des approximations sensationnalistes. La première partie, signée Lord Ian Balfour, est un intéressant digest de son ouvrage “Famous Diamonds”, plusieurs fois réimprimé et mis à jour, et malgré tout toujours épuisé… La comparaison avec le Diamant bleu de la couronne de France, nourrie des très récentes découvertes publiées par François Farges dans la Revue de Gemmologie (sept. 2008) et attestant définitivement le Hope comme une retaille du Bleu de la couronne, aurait sans doute rendu intéressante une analyse gemmologique comparative des deux pierres, peut-être conduite par le GIA mais dont le résultat n’a, à ma connaissance, pas été publié.
La partie du catalogue au titre redondant ”Royal Regalia” présente un historique succinct, mais précis, des joyaux dans lesquels a figuré le Wittelsbach. Nous nous pencherons ultérieurement, sans doute, sur l’histoire de l’insigne de la Toison d’Or dans lequel il a été serti, et dont le catalogue présente deux photographies intéressantes. L’Electeur de Bavière Charles Albert von Wittelsbach qui entre en possession de la pierre bleue par son mariage en 1722, la tenait pour un précieux porte-bonheur. Gageons que François Curiel, avec une vente dont le résultat avoisine le double de l’estimation, n’est pas loin de penser de même…
© Aymeric Peniguet de Stoutz - 2008

