Suzanne Schiltz, femme de chambre du Metropol Hotel, boulevard de Strasbourg à Paris, est chargée par son patron de la délicate mission de fouiller les bagages d’une chambre. L’hôtelier, qui craint les voyageurs qui déménagent à la cloche de bois, a parfois recourt à cette pratique indiscrète. Les deux jeunes alsaciens qui occupent la chambre ont éveillé la méfiance du commerçant avisé, par leur conduite suspecte et leurs conciliabules qui laissent présager les mauvais payeurs.
Ce 20 décembre 1926, dans la deuxième valise, au milieu des vêtements, Suzanne Schiltz trouve une belle pomme rouge oubliée. Elle y mord à belles dents, et pousse un cri : la bouche en sang, elle recrache une pierre rose de 2 cm de long. Elle reconnait sans peine le Grand Condé, le diamant rose du Trésor de Chantilly (cf. article précédent)

L'annonce du cambriolage de la Tour du Trésor
La pierre illustre la une des journaux depuis qu’elle a été volée dans la nuit du 11 au 12 octobre 1926. La popularité du conservateur du château, en poste depuis 1925, assure également une grande publicité au fait divers. Le maréchal Philippe Pétain aiguise la curiosité des journalistes et du public, et sans doute mesure-t-il lui-même que communiquer autour de ce vol reste le meilleur moyen de retrouver les joyaux dérobés.
Suzanne Schiltz en prévient immédiatement son patron, qui alerte la Police, dont l’enquête s’enlisait depuis deux mois. Les deux jeunes alsaciens - Léon Kaufer, 29 ans, négociant en poil de lapin angora, et Emile Souter, 21 ans - sont “cueillis” aussitôt au Metropol. On découvre que le casse de l’année a été mené par deux petites gouapes en mal d’argent. Un larcin d’une banalité affligeante reste à l’origine de pertes immenses.
Le 11 octobre 1926, Kaufer et Souter prennent le train gare du Nord à Paris, et arrivent à Chantily vers 20h. Les deux hommes traînent alors, jusqu’au château, une échelle volée sur l’hippodrome. Ils escaladent la tour du Trésor, cassent les vitrines et rentrent à Paris avec leur butin estimé à plusieurs millions en pierreries et métaux précieux. Le Condé, à lui seul, est alors estimé à plus de 6 millions de francs.
Les soixante-neuf objets dérobés subissent alors un sort tragique. Soucieux que ces bijoux ne soient pas reconnus, Kaufer et Souter en font sauter les pierres au couteau, à la va-vite. L’or et l’argent sont fondus, et les 684 diamants vendus à un prix défiant toute concurrence à une bijoutière décidément bien peu curieuse du boulevard de Strasbourg. Tout ce qui parait encore trop identifiable est jeté dans la Seine. Des reliques inestimables disparaissent ainsi, emportées par la Seine, ou fondues comme les deux ducats d’or qu’on retrouva sur la depouille du duc d’Enghien lorsqu’il fut exhumé des fossés de Vincennes.

Reconstitution de l'escalade de la Tour du Trésor à Chantilly
Un autre sort attendait le Grand Condé. Invendable, parce que trop connu, il doit être envoyé à la retaille le 23 décembre, en Argentine. La gourmandise de Suzanne Schiltz, trois jours avant l’echéance, a sauvé le Grand Condé.
Les deux voleurs sont traduits en justice en juin 1927. Une foule mondaine se presse au procès, qui se tient devant la Cour d’Assise de Beauvais. Les accusés, eux, jouent d’une célébrité acquise à la manière d’Erostrate, mais qui s’avère bien éphémère. Après trois jours d’audience, Kaufer et Souter sont condamnés respectivement à dix et huit ans de réclusion criminelle.
Les pierres retrouvées chez la bijoutière du boulevard de Strasbourg sont remontées dans une création originale, autour du diamant Penthièvre. Le retour des bijoux au Château de Chantilly est consigné dans un procès verbal du 29 juin 1927, mais le Grand Condé n’est plus, depuis ce vol, présenté au public. Alors que l’original est à l’abri au fond d’un coffre du château, qu’il ne doit, par disposition testamentaire, pas quitter. C’est une réplique qui peut être aujourd’hui admirée par le public.

Le maréchal Pétain, conservateur de Chantilly en 1926
#1 by CLERC on avril 24th, 2009 - 9:24
Merci , Aymeric, pour cette histoire racontée avec le brio habituel et le sens du détail significatif
#2 by Gabriel on septembre 21st, 2009 - 13:43
Il est passionnant de se rendre compte à quel point la vérité est toujours incroyable!!